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Ex-Yougoslavie 1992 : l'éclatement et la guerre

A la mi-1992, cinq États s'étaient constitués sur les ruines de l'ancienne République socialiste fédérative de Yougoslavie (RSFY). Parmi eux, trois ont été reconnus par la communauté internationale: la Croatie, la Slovénie et la Bosnie-Herzégovine. La reconnaissance de la Macédoine restait bloquée par la Grèce, et la légitimité de la République fédérale de Yougoslavie (RFY, formée par la Serbie et le Monténégro), qui s'est autoproclamée successeur de l'ex-Yougoslavie, était contestée sur la scène internationale.

Malgré les efforts de la CEE et de l'ONU, rien ne semblait pouvoir arrêter l'escalade guerrière en Bosnie-Herzégovine, où les forces croato-musulmanes tentaient de regagner le terrain conquis par les forces serbes, dotées d'une nette supériorité militaire. Simultanément, la situation restait préoccupante en Croatie, où le déploiement des "casques bleus" de l'ONU se heurtait à la poursuite de combats sporadiques.

Le conflit a provoqué la plus grande vague de réfugiés en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Selon le Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR), en juin 1992, quelque 2 millions de personnes (près d'un ex-Yougoslave sur dix), dont plus des deux tiers originaires de Bosnie-Herzégovine, avaient dû fuir leurs foyers. Parmi elles, 1,4 million avaient trouvé refuge sur le territoire de l'ex-Yougoslavie, le reste ayant fui à l'étranger.

En juin 1992, on avançait, de source bosniaque, le chiffre de plus de 30000 morts et disparus dans la seule république de Bosnie-Herzégovine; sur les 7500 morts enregistrés, 80% étaient des civils. En décembre 1991, on estimait, de source onusienne, que le conflit en Croatie avait fait 6000 morts et 15000 blessés, en majorité civils.

"Purification ethnique"

Les proclamations d'indépendance de la Croatie et de la Slovénie, le 25 juin 1991, ont ouvert la voie à la désintégration de la fédération. L'Armée populaire yougoslave (YNA) a reçu l'ordre de reprendre le contrôle des frontières nord du pays, passées sous autorité slovène. Mais les militaires, mal préparés et peu motivés, ont dû se retirer à partir du 18 juillet 1991 après une humiliante défaite. Le front s'est déplacé en Croatie, où l'armée fédérale s'est présentée comme une "force tampon" entre les belligérants serbes et croates. Mais, très vite, l'armée - où les Serbes sont majoritaires parmi les officiers - s'est rangée du côté des Serbes de Croatie (12% de la population totale) menacés, selon elle, par les "fascistes oustachis" (allusion aux oustachis du dictateur croate pronazi Ante Pavelic, en place durant la Seconde Guerre mondiale).

Alors que les cessez-le-feu conclus sous l'égide de la CEE ou de l'ONU étaient tous successivement violés, l'armée et les milices serbes ont entrepris une guerre de conquête territoriale, soustrayant en quelques semaines un tiers du territoire croate à l'autorité de Zagreb. A Belgrade, le président Slobodan Milosevic, ancien communiste "reconverti" au nationalisme, n'a cessé de soutenir le "droit des Serbes à vivre dans un seul État", tandis que, dès la fin 1991, un plan de "purification ethnique" se mettait en place en Croatie, avec le relogement de réfugiés serbes dans des régions vidées de leurs habitants croates.

A l'issue du moratoire de trois mois demandé par la CEE, la Slovénie et la Croatie ont confirmé, le 8 octobre 1991, leurs déclarations d'indépendance. Le 4 novembre, la Serbie rejetait le plan proposé par les Douze dans le cadre de la conférence pour la paix en Yougoslavie et, le 8 novembre, alors que les combats s'étendaient en Croatie, la CEE décrétait des sanctions économiques contre la Yougoslavie, lesquelles ont ensuite été levées sauf pour la Serbie et le Monténégro.

Serbes et Croates ont signé, le 3 janvier 1992, le quinzième cessez-le-feu. Cette trêve, la première à être globalement respectée, a marqué l'arrêt des bombardements massifs en Croatie. De ce fait, le Conseil de sécurité des Nations unies, qui avait conditionné l'envoi de "casques bleus" au respect de la trêve, a voté le 21 février une résolution autorisant le déploiement de 14000 hommes dans quatre "zones protégées" de Croatie, tenues par les Serbes.

Après de longues tergiversations, la CEE a donné son feu vert à la reconnaissance de la Croatie et de la Slovénie, déjà reconnues de fait par l'Allemagne, et a conditionné celle de la Bosnie-Herzégovine à la tenue d'un référendum sur l'avenir de la république. Estimant avoir "gelé" leurs conquêtes en Croatie grâce au déploiement des "casques bleus", l'armée s'est repliée en Bosnie-Herzégovine. Les premiers affrontements opposant les forces serbes aux forces croato-musulmanes ont éclaté au lendemain du référendum sur l'indépendance (29 février-1er mars 1992) qui, boycotté par les Serbes, a été marqué par une large victoire du "oui".

Le 6 avril 1992, la CEE, suivie le lendemain par les États-Unis, a reconnu l'indépendance de la Bosnie-Herzégovine. Les Serbes ont proclamé la république serbe de Bosnie-Herzégovine, et les combats ont redoublé d'intensité. Selon un scénario similaire à celui de la guerre en Croatie, les forces serbes se sont emparées de près des deux tiers du territoire bosniaque, et elles ont resserré leur étau autour de Sarajevo.

Le 16 avril 1992, le secrétaire d'État américain James Baker menaça de faire de la Serbie un "paria" du monde si Belgrade n'ordonnait pas le retrait de l'ex-armée fédérale de Bosnie-Herzégovine. Ce retournement des États-Unis, restés jusqu'alors très prudents, a entraîné un durcissement international à l'égard de la Serbie, désormais présentée comme le principal agresseur en Bosnie-Herzégovine.

Les Parlements de Serbie et du Monténégro proclamèrent, le 27 avril 1992, la République fédérale de Yougoslavie (RFY). Le 4 mai, dans le but apparent d'amadouer la communauté internationale, la présidence yougoslave ordonnait le retrait de Bosnie-Herzégovine de tous les militaires citoyens de la RFY. Mais cette décision n'a concerné que 20% des effectifs militaires, les 80% restants étant, selon l'armée, originaires de Bosnie.

Tardives réactions internationales

Le 11 mai 1992, les Douze, puis les États-Unis le lendemain, rappelaient leurs ambassadeurs à Belgrade. Le 12 mai, la délégation yougoslave était exclue des débats de la CSCE (Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe) concernant la crise bosniaque. Le 30 mai, le Conseil de sécurité de l'ONU adoptait une série de sanctions contre la RFY, dont un embargo pétrolier et aérien, et la suspension de la participation yougoslave aux manifestations internationales comme les jeux Olympiques. De plus en plus isolé, le régime de S. Milosevic a alors dû faire face à une contestation grandissante de l'opposition, mais aussi de ses anciens partisans, comme l'intelligentsia serbe.

Le 22 mai 1992, le secrétaire d'État américain a pour la première fois brandi la menace d'une "intervention militaire en dernier recours". Mais les États-Unis, comme les Européens, se sont montrés très réticents à s'engager dans une aventure militaire et ils ont opté pour une intervention limitée, dans le cadre humanitaire. Le 29 juin 1992, le lendemain de la visite-surprise du président français François Mitterrand à Sarajevo, le Conseil de sécurité de l'ONU vota en faveur de l'envoi de 1 000 "casques bleus" dans la capitale bosniaque, puis, en juillet, de 500 hommes supplémentaires, afin d'assurer la sécurité de l'aéroport et de permettre l'acheminement d'une aide humanitaire. Le 10 juillet 1992, l'Union de l'Europe occidentale (UEO, bras armé de la CEE regroupant 9 États sur les 12) décida, en coordination avec l'OTAN, l'envoi de bâtiments dans l'Adriatique pour contrôler l'embargo contre la Serbie et le Monténégro. A la mi-1992, les perspectives d'une solution négociée paraissaient lointaines. En août, la Serbie a été de nouveau gravement mise en cause à la suite de révélations sur les traitements infligés aux "prisonniers de guerre" (notamment des civils) dans les camps de Bosnie.

La crise menaçait de s'étendre encore, notamment au Sandzak, enclave musulmane au sud de la Serbie, et au Kosovo, province serbe peuplée en majorité d'Albanais. Redoutant les appétits de ses voisins serbes, bulgares et grecs, la Macédoine a averti que le report de sa reconnaissance multipliait les risques d'un nouveau conflit, voire d'une conflagration balkanique. Enfin, les Magyars de la province serbe de Voïvodine ont réclamé un statut d'autonomie similaire à celui revendiqué par les Serbes de Croatie.

Comment chiffrer le coût de la guerre dans l'ex-Yougoslavie? Des villes et des villages ont été rasés; toute une partie du patrimoine culturel, du réseau routier, du potentiel économique et de l'infrastructure touristique a été anéantie. En décembre 1991, le gouvernement fédéral faisait état d'un taux d'inflation de plus de 1000% en 1991 et d'une chute de 25% du produit national brut. Mais, avec l'extension du conflit à la Bosnie-Herzégovine, ces chiffres ont été vite dépassés.

Véronique Soulé | L'état du monde 1993, La Découverte, Paris, 1992.