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Roumanie 1990 : une transition cahotique

La Roumanie a été, en décembre 1989, le théâtre de la "révolution" à la fois la plus médiatisée et la plus controversée de l'ex-bloc socialiste. Après la chute de l'ancien régime marquée par l'exécution des époux Elena et Nicolae Ceausescu à l'issue d'une parodie de procès, le pays est entré dans une période de turbulences qui s'est poursuivie malgré la tenue d'élections libres en mai 1990. Traumatisée par l'"ère Ceausescu", la Roumanie s'est ainsi embarquée dans une transition qui s'annonce de loin comme la plus chaotique à "l'Est".

Le chef de l'État et du Parti communiste roumain (PCR), Nicolae Ceausescu, au pouvoir depuis 1965, a tenu bon jusqu'au dernier moment. Ultime dirigeant de l'époque brejnévienne encore en place après la chute des régimes est-allemand, bulgare et tchécoslovaque, le Conducator s'était fait réélire à l'unanimité secrétaire général du PCR le 24 novembre 1989. Certainement inquiet devant le risque de contagion, il avait une dernière fois fait vibrer la corde nationaliste à la tribune du XIVe congrès, dénonçant l'annexion par l'URSS de la Bessarabie incorporée dans la République de Moldavie en 1940.

Seul désormais à "l'Est" en Europe à brandir la bannière du dogme, le régime roumain ne pouvait survivre longtemps. Le 16 décembre 1989, la ville de Timisoara donnait le signal de l'agonie de la dictature. Environ 5 000 personnes manifestaient alors pour empêcher la déportation dans le village de Mineu, en Transylvanie du Nord, du pasteur protestant de souche hongroise Laszlo Tökes, défenseur des droits de la minorité magyare et à ce titre bête noire des autorités. Le lendemain, la manifestation tournait au soulèvement, tandis que des incidents éclataient dans d'autres villes.

Le rôle de la télévision

Rentré d'Iran où il effectuait un voyage officiel, le "Génie des Carpates" fit convoquer le 21 décembre une manifestation dans le centre de Bucarest. Mais alors que d'habitude la foule, encadrée par les agents de la Securitate (la police politique), ponctuait le discours du Conducator d'applaudissements dociles, Nicolae Ceausescu se fit huer, en direct à la télévision. Il tenta de reprendre son discours. En vain. Le 25 décembre, le couple Ceausescu sera exécuté dans le plus grand secret ; les deux cadavres ainsi que des bribes de leur procès seront montrés à la télévision roumaine dans la nuit du 26 au 27.

Jamais dans le passé la télévision n'avait joué un tel rôle. Minute par minute, à partir du moment où les "révolutionnaires" ont pris le siège de la télévision roumaine le 22 décembre à 13 heures, le monde entier a pu suivre l'insurrection: les affrontements armés dans le centre de Bucarest, les communiqués lus devant les caméras du Conseil du Front de salut national (CFSN), le nouveau pouvoir constitué le 26 décembre, et les bouleversantes images du "charnier de Timisoara", une dizaine de corps mutilés dont celui d'une femme tenant un nouveau-né dans les bras. On parle alors de 4 500 insurgés assassinés par la Securitate et jetés dans des charniers. En janvier 1990, des médecins de Timisoara révèleront que les "suppliciés" étaient décédés de mort naturelle et n'avaient rien à voir avec les manifestants de décembre.

Révolution ou manipulation? Les images grossièrement coupées et montées du simulacre de procès réservé aux époux Ceausescu ont semé le doute. Pourquoi avoir ainsi escamoté un procès, comme si l'on avait cherché à tout prix à éluder les questions de fond? Puis, ce fut la mise en scène du "charnier de Timisoara", les interrogations sur le rôle joué par l'armée et la Securitate, enfin la surenchère sur le nombre des morts. En décembre 1989, on annonça jusqu'à 60 000 morts ; en juin 1990, le procureur général de Roumanie devait faire état de 1 033 morts et de 2 198 blessés.

Un scénario sur mesure

Six mois après la chute du régime, la plupart des questions restaient sans réponse: en particulier, quel a été le jeu exact de l'armée dans la "révolution"? Et que sont devenues les troupes de la Securitate, officiellement dissoute? Une chose en revanche semblait sûre: le rôle démesuré et déformant joué par la télévision a mystifié la presse internationale et l'opinion mondiale, fascinées par un scénario sur mesure, mettant aux prises les "méchants" sbires de la Securitate et le "bon" peuple insurgé. La vérité se situe probablement entre les deux hypothèses extrêmes, celle d'une mise en scène dont certains fils remonteraient jusqu'à Moscou et celle d'un héroïque soulèvement populaire.

L'apparition sur le devant de la scène d'hommes de l'ancien régime a renforcé les soupçons pesant sur la spontanéité de la "révolution" roumaine. Deux hommes notamment ont joué un rôle clé dès les premiers instants du soulèvement: Ion Iliescu, ancien secrétaire du comité central tombé en disgrâce, et Petre Roman, directeur de l'Institut polytechnique de Bucarest et membre du PCR, qui furent parmi les premiers à se présenter devant les caméras de la télévision roumaine "libérée". A leur côté, un troisième homme, Silviu Brucan, ancien théoricien du PC passé à l'opposition à Ceausescu, est vite apparu comme l'éminence grise du nouveau pouvoir.

Au lendemain de la chute du régime, le CFSN, réunissant d'anciens membres du PC, des militaires, des intellectuels et les rares dissidents connus, comme Mircea Dinescu ou Doïna Cornea, prenait la direction du pays et lançait un processus de démocratisation. Le 28 décembre 1989, le rôle dirigeant du Parti était aboli. Puis l'avortement était à nouveau autorisé ; la peine de mort et la censure étaient abolies ; les restrictions de chauffage et d'électricité supprimées, comme le programme de "systématisation rurale" qui prévoyait la disparition de la moitié des villages.

Mais le fragile consensus s'est très vite effrité. Face à la contestation de la rue, le nouvel homme fort - Ion Iliescu - et son équipe, adoptant une position défensive, ont multiplié les volte-face. Le 12 janvier 1990, face à quelques milliers de manifestants anticommunistes, ils ont ainsi annoncé l'interdiction du PC et un référendum sur la réintroduction de la peine de mort, deux mesures sur lesquelles ils devaient revenir huit jours plus tard.

Iliescu légitimé par les urnes, mais...

Le 1er février 1990, le CSFN, accusé par les partis nouvellement créés (ou recréés) de vouloir monopoliser la "révolution", acceptait de partager le pouvoir au sein d'un Comité provisoire d'union nationale (CPUN), sorte de Parlement transitoire réunissant 54 organisations politiques et chargé de mener le pays jusqu'aux élections. Le 20 mai 1990, les Roumains plébiscitaient le président du Front de salut national (FSN) Ion Iliescu, élu président de la République avec 85% des voix, et donnaient la majorité absolue au FSN dans les deux chambres (66,3% des voix à l'Assemblée des députés, 67% au Sénat). Les deux partis historiques - le Parti national libéral et le Parti national paysan - étaient devancés par l'Union démocratique hongroise de Roumanie (émanation de la minorité magyare), devenue la première force d'opposition au Parlement.

Formellement légitimé par les urnes, le président Iliescu n'a pas réussi à stabiliser la situation et a même opéré un brusque virage, lourd de menaces. Le 13 juin 1990, il envoyait les forces de l'ordre disperser les derniers "golans" (voyous, le terme employé par Iliescu à leur encontre) qui occupaient depuis le 22 avril la place de l'Université, au centre de Bucarest, baptisée "zone libérée du communisme". Puis, le 14 juin, plus de 10 000 mineurs, répondant à l'appel du président Iliescu, venaient faire de l'ordre à Bucarest où ils semèrent la terreur durant deux jours. Les sièges des deux partis "historiques" ont été saccagés, comme les locaux du journal d'opposition Romania Libera. Les affrontements ont fait officiellement six morts et 502 blessés et plus de 1 000 personnes ont été arrêtées.

La Roumanie semblait au milieu de l'année 1990 cumuler tous les handicaps que l'on retrouvait ici et là dans les autres anciens pays satellites de l'URSS: un vide politique qui sera long à combler, une grave crise économique et des risques d'explosion nationaliste visant essentiellement les Tsiganes et les Magyars. Le 20 mars 1990, des affrontements à Tirgu Mures, en Transylvanie, opposant des nationalistes roumains à des membres de la minorité magyare ont fait officiellement cinq morts et plus de deux cents blessés. Enfin, six mois après le renversement du régime, le pouvoir ne semblait toujours pas avoir une idée claire de la politique économique qu'il allait suivre pour redresser le pays. Les Occidentaux, appelés à la rescousse, ne cachaient pas leur réserve, voire leur méfiance, à l'égard d'une transition lourde d'incertitudes.

Véronique Soulé | L'état du monde 1991, La Découverte, Paris, 1990.